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dans la ville, il se met dans une valise bnrrant dedans et dehors. Et il se fait porter, dans la valise, a bord du batiment. De la, deux matelots apportent la valise dans la chambre de madame Jean-Cuit. La servante lui avait dit: "Si vous y voyez quelque chose a faire, c'est le seul moyen, le plus proche."

Rendu la, pendant la nuit, il sort de sa valise. II la voit au clair de lune, dormant sur le dos; rien n'est plus beau! "Ah! il pense, c'est de valeur1 de trahir une si belle et si brave femme." Voyant qu'elle avait un signe sur 1'estomac, il dit: "Si j'avais ca, je rdussirais peut6tre a quelque chose." II prend done son canif, et il coupe ce petit signe d ras. * Enveloppd dans un petit papier, il le met dans sa poche, et s'en retourne dans sa valise, qu'on enleve, le lendemain.

Au bout d'un an, Jean-Cuit ressoud sur son batiment charg6 de pierres fines, et de toutes sortes d'agres3 monstreux.4 II revient bien riche! Rien de plus presse", le voisin s'en va le voir a bord. Jean-Cuit, lui, avait toujours eu sa gageure sur le coeur. Quand le bourgeois lui donne la main, le voyageur dit: "Bien, notre gageure... Comment-c'gu'on en est?" — "Eh bien! Jean-Cuit, tu as perdu."

— "Ah, par exemple! tu m'en boras * toujours des preuves." — "Oui!" Et prenant ce qu'il a gard6, il dit: "As-tu vu ce signe sur 1'estomac de ta femme? Je 1'ai apport<5 comme preuve des avantages que j'en ai obtenus." Malin et prompt comme il n'y en a pas, Jean-Cuit devient sans connaissance [de fureur]. II part et s'en va au chateau. Le voyant arriver, mon Dieu! rien de plus vite fait, sa femme se jette dans ses bras. Mais il la repousse: "Va-t'en, me'chante que tu es!"

— "Mon Dou, qu'est-ce que je puis bien avoir fait?" Et elle se jette a ses genoux en demandant pardon. "Pas de pardon! Va-t'en, me'chante que tu es!"

Se retournant, il dit a deux serviteurs de la saisir, de l'emmener dans la forfit, de la tuer, et de lui en rapporter la langue et le coeur. Elle lui demande: "Veux-tu que j'apporte mes vStements de noces?"

— "Va-t'en, me'chante! Apporte ce que tu voudras. Mais, vous, rapportez-moi la langue et le coeur."

Les voila partis. La petite chienne de la dame, qui est toujours avec elle, les suit dans la forfit. Rendue au fond des bois, la dame se jette a genoux en disant aux serviteurs: "Tuez-moi!" — "Non, nous ne vous tuerons pas. Vous avez e'te' une trop bonne maitresse pour nous. On aime autant endurer la mort que de vous tuer." Us trouvent un plan: "II ne nous a pas vus. Apportons-lui la langue et le coeur de la petite chienne; dans la colere od il est, ca vale contenter."

i I.e., regrettable.

> I.e., pres de la peau. ~ D'objets.

1 Pour "monstrueux," mais dans le sens de "extraordinaire." * I.e., donneras. Au Lexique de 1'ancien francais, de F. Godefroy, on trouve: "Barer, v. a... proposer des raisons centre quelqu'un ou centre quelque chose."

Tuent la petite chienne, prennent la langue et le cœur, et disent à la femme: "Vous, allez à votre chance; on ne vous tuera pas." Revenant au château, ils disent à Jean-Cuit: "Voilà la langue et le cœur de votre femme." Jean-Cuit les jette à ses pieds, pilote1 dessus, en disant: "Méchante que tu es, tu ne me déshonoreras plus!" Prenant son petit portemanteau, il y met son butin,2 part et s'en va.

De son côté, dans la forêt, la femme part, marche, marche jusqu'à ce qu'elle arrive dans un pays tout en guerre. Une fois rendue là, elle s'habille en seldar3 et s'engage dans l'armée. Elle est bien découragée. Soldat, elle se met à se battre. Elle commence betô à gagner partout. D'une bataille à l'autre, et de victoire en victoire, la voilà devenue généraux* du roi. Ne se nommant pas, elle restait toujours habillée en seldar. Elle gagnait aussi beaucoup d'argent.

La guerre finie, elle se dit: "Je vas chercher jusqu'à ce que je trouve mon Jean-Cuit. On a dû nous jouer un tour." S'achetant un beau cheval, elle embarque en selle, et elle marche, marche, allant d'une ville à l'autre. Elle finit par 's'échouer' dans une ville où il y a un gros magasin, avec sept commis. Là, elle va loger, tout près. Comme elle est le généraux du roi, on la traite bien. Le maître de l'hôtel monte à sa chambre et se met à jaser. Il lui demande: "D'où venezvous donc ?" — "Je viens d'un tel pays, où il y a eu une guerre épouvantable, et où il ne reste plus guère de monde."

C'est aussi dans cette ville que Jean-Cuit s'était engagé comme commis, au gros magasin.

Le lendemain de son arrivée, le général du roi s'en va voir le bourgeois du magasin et lui dit: "Dans le pays voisin, tant de monde ont péri à la guerre qu'il n'y a plus de commis. Pourrait-on en trouver ici?" Le bourgeois répond: "Moi, j'en ai sept ici, et j'ai un nommé Jean-Cuit. C'est un homme de plaît,6 qui vend autant à lui seul que mes six autres commis. Il a une intelligence terrible." 6 Le général lui demande: "Comment lui donnez-vous de gages par année?" — "Je lui donne trois cents piastres par année." L'autre dit: "Ce n'est pas le prix d'un bon commis. S'il est comme vous dites, moi, je lui donnerais cinq cents piastres par année." Le bourgeois dit: "C'est un si bon garçon que je ne lui ferais pas perdre de gages. Si votre offre lui plaît, je suis prêt à le laisser aller avec vous." On fait donc monter Jean-Cuit, et on se met à parler. Le général dit: "Vous n'avez que trois cents piastres par année, ici; moi, je vous en promets cinq cents." Le maître lui dit: "Mon Jean-Cuit, tu es un si bon homme que je ne veux pas te faire perdre cette chance." Le général emmène donc Jean-Cuit avec lui.

1 I.e., les foule aux pieds.
J Linge et effets personnels.

* Telle est la prononciation de Patry du mot "soldat."
4 I.e., général; elle était déguisée en homme.

* I.e., qui plaît. "Extraordinaire.

Le long du chemin, ils s'en vont à cheval tous les deux, sans se parler. Le général du roi chante et turlute.l Jean-Cuit, lui, a 'la tête entre les jambes;'2 il ne parle pas. Le général du roi prend la parole: "Dis-moi donc, Jean-Cuit, ce que tu as? Tu ne parles pas du tout." — "Ah! il dit, je n'ai rien." Le général reprend: "C'est pas ça! Moi, j'aime qu'un homme soit gaillard, et qu'il 'fasse des histoires.'3 Je n'aime pas un homme sonjâr * de même." Ils font encore un bout sans parler. "Tiens! tu entends; Jean-Cuit, il faut que tu sois joyal.6 Il faut 'faire des contes.'"6 L'autre répond: "Général du roi, quand même je vous conterais mes peines, jamais ça ne reviendra." Le général répond: "Encore, ça peut revenir; les peines, on les laisse là!" — "Non, ça ne se peut pas." Et il commence: "Un jour, j'étais fils unique chez mon père le roi. Mon père me dit: 'Mon jeune homme, te voilà sur l'âge et tu ne cherches pas à te marier.' Je lui donne pour raison que je n'en trouvais pas de mon goût, dans la place. Il dit: 'M'a te grèyer une belle frégate d'or et d'argent.' Je partis et me rendis d'une ville à l'autre. Dans une ville où je débarquai, en me promenant je rencontrai la plus belle enfant qu'on puisse voir, et qui, dans sa main, avait un petit pot. Je lui demandai où elle allait. Elle me dit qu'elle allait chercher du lait pour son petit frère, que sa mère était veuve et pauvre. Je pris cinq louis d'or, les lui donnai en lui demandant où elle restait. Elle me répondit que c'était dans une petite maison au coin de la rue. Après avoir fait un petit tour dans la ville, je me rendis à cette maison, et je demandai à la veuve sa fille en mariage. La mère me répondit qu'elle était trop jeune. 'Mais je ne suis pas un bâtard, je lui dis; il me faut aller demander la permission à mon père; et comme ça prend trois ans et trois jours à faire le voyage, elle sera déjà en âge quand je reviendrai.' Pendant mon voyage, elle était dans une école, à s'instruire. Quand je revins, elle était grande, grosse et grasse, elle comme il ne s'en était jamais vu sur la terre, et bonne criéturé !7 Nous nous sommes mariés. Revenus à mon pays nous avons trouvé mon père et ma mère morts, tous les deux. Je restai roi et maître, et avec la couronne. 'Ce que c'est'8 quand on est pour avoir une malchance! J'entendis parler d'une place où on acquérait une quantité de richesses. Je voulus y aller. Ma femme n'en raffolait pas. A force de la tourmenter, je finis par la gagner à me laisser partir à bord d'une belle frégate que je m'étais grèyée. Comme je partais, mon voisin, un bourgeois presque aussi riche que moi, vint me reconduire. Comme de raison que ça me faisait de la peine de partir. J'en pleurais. Le bourgeois dit: "Jean-Cuit, tu pleures! C'que t'as, donc ?" Je lui répondis: "Tu sauras que je me cause de l'ennui et à ma femme é'tou; et ça me fait de la peine de partir.' Le bourgeois reprit la parole et dit : "Tais-toi donc, Jean-Cuit! Il y aura des femmes partout, le long du chemin, pour toi.' Je lui ai rendu réponse qu'il n'y en avait pas comme ma femme. Mon bourgeois, en me donnant la main, me dit : "Veux-tu gager que d'ici à trois jours, j'aurai d'elle les mêmes avantages que tu as eus ?" Rien de plus pressé, je lui donnai la main, et je gageai bien pour bien. Je partis. Je voyageai. D'une manière, j'avais fait un bon voyage; j'avais redoublé ma richesse. A mon retour, le bourgeois s'en vint me recevoir à bord de mon bâtiment, en me donnant la main. Mais moi, cette gageure-là m'était restée sur le cœur. Je lui demandai: "Mon voisin, comment est notre gageure ?' Il répondit: "Mon Jean-Cuit, tu as perdu !' Je lui en demandai des preuves. En hâlant un petit papier, il dit: "Oui. .. Tiens! il dit; as-tu vu ce petit signe sous l'estomac de ta femme ? Je n'ai pas pu tout apporter; j'ai eu d'autres choses aussi.' Moi qui suis malin, * je devins sans connaissance, en m'en allant à mon château. Ma femme vint se jeter dans mes bras. Mais je ne connaissais plus rien. Je la repoussai: "Va-t'en, méchante femme que tu es!' L'envoyant mener dans une forêt, je lui fis arracher la langue et le cœur, que je frottai sous mes pieds. Pensez-vous, général du roi, que je puis avoir le cœur content ? Tant que je vivrai, je serai malheureux.''-"Pouah ! dit le général; laissez donc ça !'' Ils continuent leur route, marche, marche. Un jour, ils passent devant l'ancien château de Jean-Cuit. "Tiens! général du roi, dit-il, c'était là ma prétention.'''*— "Oui ?''— "Oui.'' Ils s'en vont loger chez l'aubergiste voisin. Le général du roi dit aux serviteurs: "Ayez soin de mon commis comme de moi, puisqu'il a été créé à l'image de Dieu comme moi, et donnez-lui une aussi belle chambre qu'à moi.'' Le général du roi fait la connaissance du bourgeois qui avait fait perdre sa gageure à Jean-Cuit. Il lui dit : "Je suis un homme venant de bien loin. J'aimerais à connaître et à parler avec les gens de la ville.'' Le bourgeois dit : "C'est une bonne idée!'' D'un crac, * il fait grèyer à souper et inviter les messieurs de la ville.

1 I.e., fredonne. 'Marche d'un air abattu.

'I.e., qu'il badine. * I.e., songeur.

• I.e., jovial. Voir Godefroy, Lexique de l'ancien français, p. 294: "1. Joiel, adj., joyeux."

• Badiner.

7 Patry disait ces mots, "bonne criéturê' avec un accent si sincère qu'il est difficile d'en oublier la modulation.

• Dans un sens vague mais approchant "curieux destin!"

* I.e., emporté. * I.e., mon héritage. * Dans un instant.

Après souper, à table, les invités se mettent chacun à conter des histoires pour faire rire. Le bourgeois dit: "Moi, je puis vous conter une histoire de finesse,1 qui est 'arrivée bien réelle.' "— "Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est ?" — "Un jour, mon voisin, le fils d'un roi, s'appelait Jean-Cuit. Ne trouvant par ici personne de son goût à qui se marier, il se grèya une belle frégate, et s'en alla d'une ville à l'autre. A une ville 'placée' à trois ans et trois jours de voyage d'ici, il acquit la plus belle et la meilleure criéture qu'on puisse voir. Plus tard, il apprit que dans un certain endroit, sur une île, on trouvait des quantitées de richesses. A force de 'tourmenter'2 sa femme, il finit par la décider de le laisser aller. Mais en partant, il pleurait. Comme je l'accompagnais à bord de son bâtiment, je lui demandai: 'Jean-Cuit, tu pleures; qu'est-ce que tu as?' — 'Comme de raison, il répond, je cause de l'ennui à ma femme et à moi tou.' 3 Je pris la parole et dis: 'Ah, Jean-Cuit, des femmes, il y en a partout, le long du chemin, pour toi.' — 'Ah! il dit, oui, mais pas comme la mienne.' Je lui répondis: 'Je gage bien pour bien que j'aurai de ta femme les mêmes avantages que toi.' La gageure faite, il partit. Quand il revint, rien de plus pressé, je m'en allai le rejoindre à bord de son bâtiment, et, me donnant la main, il dit: 'Mon bourgeois, comment-c'qu'est notre gageure?' Je répondis: 'Jean-Cuit, tu as perdu.' Il dit: 'Tu m'en baras toujours bien des preuves.' — 'Oui!' je lui dis, en lui montrant un petit signe que j'avais pris sous l'estomac de sa femme. Il est bon de vous dire que je m'étais fourré dans une valise barrant dehors et dedans, et qu'on avait mis la valise dans la chambre de madame JeanCuit. Durant la nuit, je sortis. Sur son lit, elle dormait d'un profond sommeil. 'Ah! je dis, c'est de valeur de trahir une si brave et si honnête femme.' Mais je ne savais pas comment faire pour ne pas perdre mon bien. Elle avait un signe sous l'estomac. Je pensai: 'Si je l'avais, je gagnerais peut-être?' Je l'enlevai avec mon canif qui coupait comme un vrai râsoué,4 et je le mis dans ma poche. 'Malin' comme'était Jean-Cuit, en voyant ça, le voilà sans connaissance. Arrivé chez lui, il envoie des serviteurs mener sa femme dans la forêt et lui arracher la langue et le cœur. Et depuis ce temps-là, personne n'a jamais revu Jean-Cuit."

Tous les gens se mettent à rire, en disant: "Ça, c'est un vrai tour." Et le bourgeois, en se carrant, répond: "Oui!" Le général du roi dit: "C'est bien! je veux qu'on ferme ici toutes les portes. On va jouer du sabre, et je ne veux pas qu'on sorte." Jean-Cuit se lève et dit au bourgeois: "Malheureux! c'est-t vrai que, pour cette affaire, tu as ôté la vie à ma femme?" Le général du roi dit: "Attendez un peu, je vas passer seul dans la petite chambre, là." Dans son porte-man

1 I.e., de ruse. * Prier, solliciter.

> I.e., et tout, aussi. 4 Rasoir.

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