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parole: "Dis-1 Ah! il dit, je n'ai me soit gaillard, et on

que je ne veux pas te faire perdre cette chance." Le général emmène donc Jean-Cuit avec lui.

Le long du chemin, ils s'en vont à cheval tous les deux, sans se parler. Le général du roi chante et turlute. 1 Jean-Cuit, lui, a 'la tête entre les jambes;'? il ne parle pas. Le général du roi prend la parole: “Dis-moi donc, Jean-Cuit, ce que tu as ? Tu ne parles pas du tout.” — “Ah! il dit, je n'ai rien.” Le général reprend: C'est pas ça! Moi, j'aime qu'un homme soit gaillard, et qu'il 'fasse des histoires.' 3 Je n'aime pas un homme sonjär* de même.” Ils font encore un bout sans parler. “Tiens! tu entends, Jean-Cuit, il faut que tu sois joyal. 5 Il faut 'faire des contes.'' 6 L'autre répond: “Général du roi, quand même je vous conterais mes peines, jamais ça ne reviendra.” Le général répond: “Encore, ça peut revenir; les peines, on les laisse là!” — “Non, ça ne se peut pas." Et il commence: “Un jour, j'étais fils unique chez mon père le roi. Mon père me dit: 'Mon jeune homme, te voilà sur l'âge et tu ne cherches pas à te marier.' Je lui donne pour raison que je n'en trouvais pas de mon goût, dans la place. Il dit: 'M'a te grèyer une belle frégate d'or et d'argent.' Je partis et me rendis d'une ville à l'autre. Dans une ville où je débarquai, en me promenant je rencontrai la plus belle enfant qu'on puisse voir, et qui, dans sa main, avait un petit pot. Je lui demandai où elle allait. Elle me dit qu'elle allait chercher du lait pour son petit frère, que sa mère était veuve et pauvre. Je pris cinq louis d'or, les lui donnai en lui demandant où elle restait. Elle me répondit que c'était dans une petite maison au coin de la rue. Après avoir fait un petit tour dans la ville, je me rendis à cette maison, et je demandai à la veuve sa fille en mariage. La mère me répondit qu'elle était trop jeune. Mais je ne suis pas un bâtard, je lui dis; il me faut aller demander la permission à mon père; et comme ça prend trois ans et trois jours à faire le voyage, elle sera déjà en âge quand je reviendrai.' Pendant mon voyage, elle était dans une école, à s'instruire. Quand je revins, elle était grande, grosse et grasse, elle comme il ne s'en était jamais vu sur la terre, et bonne criéturé!? Nous nous sommes mariés. Revenus à mon pays nous avons trouvé mon père et ma mère morts, tous les deux. Je restai roi et maître, et avec la couronne. ‘Ce que c'est'quand on est pour avoir une malchance! J'entendis parler d'une place où on acquérait une quantité de richesses. Je 1 I.e., fredonne.

Marche d'un air abattu. 3 I.e., qu'il badine.

I.e., songeur. 5 I.e., jovial. Voir Godefroy, Lexique de l'ancien français, p. 294: "1. JOIEL, adj., joyeux.”

o Badiner.

* Patry disait ces mots, "bonne criéture" avec un accent si sincère qu'il est difficile d'en oublier la modulation.

8 Dans un sens vague mais approchant "curieux destin!"

voulus y aller. Ma femme n'en raffolait pas. A force de la tourmenter, je finis par la gagner à me laisser partir à bord d'une belle frégate que je m'étais grèyée. Comme je partais, mon voisin, un bourgeois presque aussi riche que moi, vint me reconduire. Comme de raison que ça me faisait de la peine de partir. J'en pleurais. Le bourgeois dit: 'Jean-Cuit, tu pleures! C'que t'as, donc ? Je lui répondis: "Tu sauras que je me cause de l'ennui et à ma femme é'tou; et ça me fait de la peine de partir. Le bourgeois reprit la parole et dit: 'Tais-toi donc, Jean-Cuit! Il y aura des femmes partout, le long du chemin, pour toi. Je lui ai rendu réponse qu'il n'y en avait pas comme ma femme. Mon bourgeois, en me donnant la main, me dit: ‘Veux-tu gager que d'ici à trois jours, j'aurai d'elle les mêmes avantages que tu as eus ? Rien de plus pressé, je lui donnai la main, et je gageai bien pour bien. Je partis. Je voyageai. D'une manière, j'avais fait un bon voyage; j'avais redoublé ma richesse. A mon retour, le bourgeois s'en vint me recevoir à bord de mon bâtiment, en me donnant la main. Mais moi, cette gageure-là m'était restée sur le cœur. Je lui demandai: ‘Mon voisin, comment est notre gageure ?' Il répondit: 'Mon Jean-Cuit, tu as perdu! Je lui en demandai des preuves. En hâlant un petit papier, il dit: 'Oui... Tiens! il dit; as-tu vu ce petit signe sous l'estomac de ta femme ? Je n'ai pas pu tout apporter; j'ai eu d'autres choses aussi.' Moi qui suis malin," je devins sans connaissance, en m'en allant à mon château. Ma femme vint se jeter dans mes bras. Mais je ne connaissais plus rien. Je la repoussai: “Va-t'en, méchante femme que tu es! L'envoyant mener dans une forêt, je lui fis arracher la langue et le cæur, que je frottai sous mes pieds. Pensez-vous, général du roi, que je puis avoir le cœur content ? Tant que je vivrai, je serai malheureux.”—“Pouah! dit le général; laissez donc ça!" Ils continuent leur route, marche, marche.

Un jour, ils passent devant l'ancien château de Jean-Cuit. “Tiens! général du roi, dit-il, c'était là ma ‘prétention.'” 2 — "Oui ?" – "Oui.” Ils s'en vont loger chez l'aubergiste voisin.

Le général du roi dit aux serviteurs: “Ayez soin de mon commis comme de moi, puisqu'il a été créé à l'image de Dieu comme moi, et donnez-lui une aussi belle chambre qu'à moi.”

Le général du roi fait la connaissance du bourgeois qui avait fait perdre sa gageure à Jean-Cuit. Il lui dit: "Je suis un homme venant de bien loin. J'aimerais à connaître et à parler avec les gens de la ville.” Le bourgeois dit: "C'est une bonne idée!" D'un crac, 3 il fait grèyer à souper et inviter les messieurs de la ville.

? I.e., mon héritage.

1 I.e., emporté.

3 Dans un instant.

Après souper, à table, les invités se mettent chacun à conter des histoires pour faire rire. Le bourgeois dit: "Moi, je puis vous conter une histoire de finesse, qui est 'arrivée bien réelle.'” – “Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est ?” — “Un jour, mon voisin, le fils d'un roi, s'appelait Jean-Cuit. Ne trouvant par ici personne de son goût à qui se marier, il se grèya une belle frégate, et s'en alla d'une ville à l'autre. A une ville ‘placée' à trois ans et trois jours de voyage d'ici, il acquit la plus belle et la meilleure criéture qu'on puisse voir. Plus tard, il apprit que dans un certain endroit, sur une île, on trouvait des quantitées de richesses. A force de 'tourmenter'? sa femme, il finit par la décider de le laisser aller. Mais en partant, il pleurait. Comme je l'accompagnais à bord de son bâtiment, je lui demandai: Jean-Cuit, tu pleures; qu'est-ce que tu as ?' — Comme de raison, il répond, je cause de l'ennui à ma femme et à moi tou.' 3 Je pris la parole et dis: 'Ah, Jean-Cuit, des femmes, il y en a partout, le long du chemin, pour toi.' – 'Ah! il dit, oui, mais pas comme la mienne.' Je lui répondis: ‘Je gage bien pour bien que j'aurai de ta femme les mêmes avantages que toi.' La gageure faite, il partit. Quand il revint, rien de plus pressé, je m'en allai le rejoindre à bord de son bâtiment, et, me donnant la main, il dit: 'Mon bourgeois, comment-c'qu'est notre gageure ? Je répondis: 'Jean-Cuit, tu as perdu.' Il dit: 'Tu m'en baras toujours bien des preuves.' – 'Oui! je lui dis, en lui montrant un petit signe que j'avais pris sous l'estomac de sa femme. Il est bon de vous dire que je m'étais fourré dans une valise barrant dehors et dedans, et qu'on avait mis la valise dans la chambre de madame JeanCuit. Durant la nuit, je sortis. Sur son lit, elle dormait d'un profond sommeil. 'Ah! je dis, c'est de valeur de trahir une si brave et si honnête femme. Mais je ne savais pas comment faire pour ne pas perdre mon bien. Elle avait un signe sous l'estomac. Je pensai: 'Si je l'avais, je gagnerais peut-être ?' Je l'enlevai avec mon canif qui coupait comme un vrai râsoué, 4 et je le mis dans ma poche. “Malin' comme'était Jean-Cuit, en voyant ça, le voilà sans connaissance. Arrivé chez lui, il envoie des serviteurs mener sa femme dans la forêt et lui arracher la langue et le cæur. Et depuis ce temps-là, personne n'a jamais revu Jean-Cuit.”

Tous les gens se mettent à rire, en disant: “Ça, c'est un vrai tour." Et le bourgeois, en se carrant, répond: "Oui!" Le général du roi dit: “C'est bien! je veux qu'on ferme ici toutes les portes. On va jouer du sabre, et je ne veux pas qu'on sorte.” Jean-Cuit se lève et dit au bourgeois: “Malheureux! c'est-i vrai que, pour cette affaire, tu as ôté la vie à ma femme ?” Le général du roi dit: “Attendez un peu, je vas passer seul dans la petite chambre, là.” Dans son porte-man1 I.e., de ruse.

? Prier, solliciter. • I.e., et tout, aussi.

* Rasoir.

teau, le croirez-vous ? elle avait encore sa robe de noces. Et dans une minute, elle revient en belle robe blanche, comme au jour de ses noces. "Tiens, mon Jean-Cuit, me reconnais-tu ?" Et lui, il perd quasiment connaissance de voir sa femme revenue.

"Ah! disent les gens, que voulez-vous qu'on lui fasse d'ct'heure, générale du roi ?On envoie chercher la fille qui a trahi sa maîtresse, et devant tout le monde, on la met sur un 'ber de grille,' et on la fait brûler. La graisse, on l'a prise pour graisser les roues des voitures.' Et le bourgeois ? Ils le mettent entre quatre murailles, où il vécut jusqu'à la fin de ses jours rien qu'au pain et à l'eau.

Jean-Cuit et la générale du roi retournèrent à leur château, où ils vécurent heureux avec tous leurs biens et ceux du bourgeois. Depuis ce jour, Jean-Cuit n'a plus voyagé.

Et moi, on m'a envoyé ici vous le raconter.

67. LES TROIS POILS D'OR. ? Une fois, il est bon de vous dire que c'était un prince. Il se maria un jour à une princesse, la fille d'un autre roi — les princes se marient

un jour à unere eux-autres.valler faire un voyoieries. Ce

Un bon matin, il parle d'aller faire un voyage dans un pays étranger, pour acheter des marchandises et des soieries. Ce qui, vient le trouver ? Le seigneur de la place. “Mais, il dit, où vas-tu donc, le prince? Tu viens de te marier, et tu pars déjà en voyage pour les pays étrangers.” — "Eh oui! j'ai à faire ce voyage.” – “Veux-tu gager avec moi que m'a avoir des faveurs de ta princesse avant 'le retour de' ton voyage ?— “Oui, batège! on va gager bien contre bien. Si tu as des faveurs de ma princesse avant mon retour, tu auras mes biens; et si tu n'en as pas, j'aurai les tiens.”

Le prince parti, le seigneur va, le soir, trouver la princesse. Une fois, en passant, il vole une jarretière sur sa chaise. Comme il y retourne le lendemain matin, "Mais, monsieur le seigneur, dit la princesse, vous venez ici donc bien souvent. Vous pouvez rester chez vous; je n'ai pas besoin de vous, icite." Le seigneur sort à sa courte honte, et il vole une chemise de la princesse qui pend à une corde à linge dans la cour.

Le lendemain, il fait habiller sa servante en quêteuse, et il l'envoie, portant un panier, demander son pain chez la princesse. La quêteuse demande à loger pour la nuit. On la loge.

A la fin de la soirée, la princesse se retire dans sa chambre, se déshabille, et ôte ses anneaux, qu'elle met dans un tiroir de sa commode. * Patry disait: "Les roues des ouaguines" (de l'anglais "wagons”).

Raconté par Achille Fournier, à Sainte-Anne, Kamouraska, en juillet, 1915. Fournier retint ce conte après l'avoir entendu une seule fois, il y a à peu près quarante ans, d'un Canadien-français, dans le Massachusetts.

Dans un coin, à la noirceur, la quêteuse la guette, et voit tout ce qu'elle fait. La belle princesse avait bien trois poils d'or sur l'épaule gauche. Aussitôt qu'elle est endormie, la servante s'approche sur le bout des pieds, vole les anneaux dans le tiroir de la commode, arrache les trois poils d'or de la princesse et revient chez son maître, le seigneur. “Tiens! seigneur, elle dit, voilà les trois poils d'or qu'elle avait sur l'épaule gauche, et voilà les anneaux qu'elle avait mis dans le tiroir de sa commode, avant de se coucher." – "Je te remercie bien, ma servante; c'est ça qu'il me fallait.”

Le prince revient de son voyage. Comme il débarque de son bâtiment, le seigneur vient le rencontrer. “Voyons, il dit, comment s'a été, à ton voyage ?” — "G'a bien été, à mon voyage." Le seigneur reprend: “Mais ç'a n'a pas si bien été icite. J'ai eu des faveurs de ta princesse, avant ton retour.” — “Qu'est-ce que tu as eu ?” — "J'ai eu sa jarretière!” — T'as eu sa jarretière ? Ah, ah! tas bien pu la voler sur sa chaise, dans le château." – "Mais, c'est pas toute! Voilà sa chemise, qu'elle m'a donnée." — "Ah! sa chemise? T'as bien pu la voler quand elle a étendu son butin sur la corde.” — “Mais c'est pas toute: j'ai ses anneaux.” — "Ah! t'as pas encore gagné mes biens. Il faut d'autres choses que ça." — "Mais, j'en ai encore. Connais-tu ces trois poils d'or, qu'elle avait sur son épaule gauche ?” Le prince revire de bord et s'en va trouver sa femme. Il dit: "Ma femme, grèye-toi! J'ai tout perdu mes biens.” Il embarque avec sa femme dans une piraque,' et il s'en va à la mer.

Au milieu de la mer, il jette sa femme à l'eau, et il s'en va ailleurs.

La princesse ne s'était pas noyée. Son butin la faisait flotter sur l'eau. La voilà qui prend terre. A terre, elle s'en va dans une ville; et là, elle s'habille en avocat.

Le prince, lui, marche et il marche ‘tant que la terre le portera.'

Après bien longtemps, il arrive dans la ville où se trouve sa femme. Mais il ne la reconnaît pas, quand il la rencontre. Elle lui demande: “Monsieur, où c'que vous allez donc ?” — "Où c'que je vas ? Je marche 'tant que la terre me portera.'” — “Mais, vous avez dû avoir quelque chose de bien épouvantable, pour marcher tant que la terre vous portera ?” — "Ah oui! j'ai gagé bien contre bien avec un seigneur qu'il n'aurait pas de faveurs de ma princesse avant mon retour de voyage. Quand je suis revenu, il m'a montré sa jarretière, il m'a montré sa chemise. J'ai dit: 'T'as bien pu les prendre toi-même sur la chaise, et pi,? sur la corde.' Il m'a aussi montré ses anneaux. Et il m'a montré les trois poils d'or qu'elle avait sur son épaule gauche.” - "Bien, monsieur, elle dit, vous avez gagé bien contre bien avec lui ? Qu'est-ce que vous me donnez, à moi, si je vous plaide votre cause et si je la gagne ?” Avocat comme elle est, elle s'en va parler 1 I.e., pirogue.

* I.e., puis.

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