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ce que tu es à faire, là? C'est pour le coup que tu me perds, jusqu'à la fin de ta vie; car, je suis le fils du roi, dans un pays bien éloigné d'ici. A'et'heure, il me faut partir et retourner chez mon père. Si tu n'es pas capable de me retrouver d'ici à un an et un jour, tu ne seras plus ma femme." Partant, il lui donne son mouchoir, où se trouve son portrait et où son nom est écrit aux quatre coins. Le voilà qui part, pendant que sa femme guette, pour voir sur quel bord il s'en va.

Quelques jours après, elle aussi prend le chemin, et elle marche, marche bien longtemps, à la recherche de celui qu'elle a perdu. Un jour, elle arrive à une petite habitation, au milieu d'un bois; cogne à la porte. Une grosse voix répond: "Entrez!" Elle entre: "Bonjour, grand'mère!" — "Bonjour, princesse!" La vieille femme ajoute: "Que cherchez-vous ?" ' — "Grand'mère, je suis à la recherche d'un prince qui était, le jour, sous la forme d'un lièvre. Après l'avoir trahi en faisant brûler ses peaux de lièvre au feu de la cheminée, je l'ai perdu; il m'a quittée en disant: 'Si tu ne m'as pas retrouvé dans un an et un jour, tu ne seras plus ma femme.'" La vieille femme demande: "Savez-vous quel est son pays?"* La princesse répond: "Tout ce qu'il m'a dit, avant de partir, c'est qu'il restait au château de Félicité, suspendu par quatre chaînes d'or, sur la montagne Vitrée." La vieille dit: "Vous n'avez qu'à attendre ici jusqu'à ce soir. Mes garçons sont les quatre Vents, sotte:* le Vent-du-su, le Vent-d'est, le Vent-de-nord et le Vent-de-l'ouest. Chaque jour, ils vont bien loin, dans leur course. S'ils ont vu le château de Félicité sur la montagne Vitrée, ils pourront vous y conduire."

Sur le soir, voilà le Vent-du-su qui arrive à toute vitesse. La mère lui lâche un cri: "Toi, n'arrive pas si vite, à soir; la cabane en craque effrayant." En entrant, le Vent-du-su dit: "De la viande fraîche, m'a* en avoir à manger, à soir!" — "Comment, mon ver de terre! dit sa mère, manger de la viande fraîche? Qu'est-ce que tu veux dire?" — "Oui, la princesse que vous logez, m'a la manger." — "Touches-y, pour voir, à la princesse!" Une fois qu'il est calmé, sa mère lui demande: "Es-tu allé loin, aujourd'hui?" — "Ah! il répond, je suis allé bien loin, bien plus loin qu'hier." — "Si tu es allé si loin, as-tu vu le château de Félicité, suspendu par quatre chaînes d'or, sur la montagne Vitrée ?" — "Non, je ne l'ai pas vu. Mais le Ventd'est, qui est allé bien plus loin que moi, l'a peut-être vu, lui."

Le Vent-d'est ressoud d'une telle vitesse qu'il jette quasiment la cabane à terre. Sortant avec sa canne, la vieille crie: "Toi, n'arrive pas si vite, à soir. Je ne veux pas que tu brises la cabane et nous obliges à coucher dehors." Il répond: "Ah, ah, grand'mère! vous avez de la visite, à soir? M'a toujou ben la manger, pour mon souper."— "Touches-y, pour voir, toi!" Quand il s'est un peu calmé, elle lui demande: "As-tu été bien loin, aujourd'hui ?" — "Oui, j'ai été bien loin."— "Si tu es allé si loin, as-tu vu le château de Félicité, sur la montagne Vitrée ?" — "Non, je n'ai pas vu le château de Félicité, sur la montagne Vitrée." Au bout d'une petite escousse, voilà le Vent-de-nord qui ressoud, ventant d'une force épouvantable et gelant tout. Sortant à la porte, la vieille dit: "Si tu ne peux pas arriver plus doucement que ça, tu vas voir que je vas te tranquilliser, moi!" Quand il s'est apaisé, elle demande: "Es-tu allé loin, aujourd'hui?"

* Thiboutot dit: "De quoi'ce que vous êtes en recherche?"

* Le texte de Thiboutot est: "Savez-vous de quel pays qu'il est?" 'Soit, à savoir.

4 Pour "je m'en vas..."

— "Oui, mouman, j'ai été bien loin." — "As-tu vu le château de Félicité, sur la montagne Vitrée?" — "Ah, par exemple! je ne suis pas encore allé assez loin pour voir ça." — "Le Vent-de-l'ouest, lui, m'a l'air à être allé bien plus loin que vous autres. Il n'est pas encore arrivé. Peut-être a-t-il vu le château de Félicité?"

A peu près une demi-heure plus tard, voilà un petit vent chaud qui ressoud — le Vent-de-l'ouest. "Tiens! dit la mère, en sortant, il a vu quelque chose, lui; il arrive tranquillement et tout joyeux. Ventde-1'ouest, qu'as-tu vu, aujourd'hui?" — "Mouman, j'ai vu une chose que je n'avais jamais encore vue." — "Qu'est-ce que c'est donc?"

— "J'ai vu un château suspendu par quatre chaînes d'or, le château de Félicité, sur la montagne Vitrée." Sa mère demande: "La montagne Vitrée, est-elle bien haute?" '—"Ah! si c'est haut? Je pense ben que c'est haut! C'est une montagne toute en verre et coupée à pic tout autour." — "Demain, dit la vieille femme, tu vas avoir à y conduire cette jeune criéture."1 Le Vent-de-l'ouest répond: "Mouman, si je suis pour y mener cette criéture, demain, il me faut, à soir, manger de la bouillie au sucre." La bonne-femme grèye le chaudron, prépare une chaudronnée de bouillie, et fait manger le Vent-de-Pouest eom'i'faut. Quand il a bien mangé, elle dit: "A'ct'heure, mes garçons, allez vous coucher, et, demain matin, toi, le Vent-de-Pouest, tu iras mener cette criéture à la montagne Vitrée."

Le lendemain matin, avant le départ, la vieille donne à la princesse un petit rouet', une paire de ciseaux et une quenouille, disant: "Tiens! ça te servira." Comme il y a déjà un an moins deux jours que le prince métamorphosé en lièvre est parti, il faut se dépêcher. Le Vent-de-l'ouest part donc, et dans un 'rien de temps' il arrive avec la princesse près de la montagne Vitrée. Comme le château de Félicité était bien haut, il prend de l'erre' et arrive sur la^montagne, où il laisse la voyageuse.

'Le texte ici est: "Cest-t ben haut?"

1 "Créature;" ici, il n'est pas employé dans un sens péjoratif.

1 Terme de marine, dont le sens est ici "prendre son élan."

Rendue au chateau, celle-ci demande la place de cuisiniere. Les noces du prince — qui se remarie — ayant lieu dans deux jours, on a bien besoin de cuisinieres. Le roi dit: "Es-tu bonne pour faire r6tir la viande 1" — "Certainement, monsieur le roi."

Le jour de la noce, la nouvelle cuisini^re prend le mouchoir brode" que lui avait donn6 le prince sous la forme d'un lievre,et elle s'en sert, a la cuisine. Apercevant le mouchoir, le prince reste tout surpris.

Quand 'ca vient au soir,' le roi dit a sa nouvelle femme, avant de se coucher: "II faut que j'aille parler a la servante." Comme de raison, il se doute bien que sa premiere femme est venue le rejoindre avant [la fin de l']an et un jour.' Mais il ne peut pas voir ni parler a la servante.

A la cuisine, le lendemain, la servante du roi prend son petit rouef et se met a filer toutes sortes de cotonnages; et quand elle les divide sur la tournette, ga devient la plus belle soie qu'il y ait au monde. Voyant ces choses, la nouvelle femme du roi veut les avoir. Mais la servante re"pond: "Si vous voulez avoir mon rouef, ma quenouille et mes ciseaux, il faut que vous me laissiez prendre votre place, ce soir, aupres du prince." — "Puisqu'il le faut, re"pond la princesse, j'y consens."

La nuit venue, la premiere femme du prince vient le trouver et se met a lui raconter 1'histoire du prince amorphose en liSvre, dans la forfit, de son depart pr6cipite" et de sa promesse 'que si sa princesse le retrouvait avant un an et un jour, elle serait encore sa femme.' Comme tu le vois, il y a eu un an et un jour hier que tu es parti, et tu t'es mari6 malgre" que je sois revenue. As-tu raconte" ta promesse a ton pere, le vieux roi?" — "Non, j'avais tout oublieV' — "II faut que tu lui en paries, pour que je sache si je suis encore ta femme, oui ou non."

Le jeune prince, le lendemain matin, va tout raconter a son pere, qui re"pond: "Mon gargon, si c'est elle qui t'a de'livre' quand tu £tais dans la fore"t, amorphose en lievre, et si tu lui as promis que jusqu'fau bout d']un an et un jour elle resterait ta femme si elle pouvait te retrouver, c'est d6cide", c'est a toi d'y passer. Quant a 1'autre, tu es mieux de la ramener a son pere au plus vite, avant qu'elle s'accoutume a ta maison." C'est ce qui est arriv6 au cours de la journ^e.

Le prince, depuis ce jour, a2 toujours reste" au chateau de F61icite", sur la montagne Vitr6e, avec celle qui 1'avait de'livre' de ses peaux de li^vre, dans la forSt. Vieux comme il est, son pere le roi est bien content de tout leur donner, son chateau et sa couronne.

Et aujourd'hui ils sont ben ben,8 la.

1 Thiboutot disait incorrectement: "Avant un an et un jour." > Le contour eut mieux dit "est toujours restee" comme, dans son idee, 1'action est senaee se continuer jusqu'aujourd'hui. 1 I.e., trta heureux.

51. TWEAN ET LE PETIT VACHER. l

Une fois, il est bon de vous dire, c'était un roi.

Après s'être promené dans ses parterres, un jour, il s'en va dans sa forêt. Apercevant une petite cabane de branches, il y entre, et il trouve une pauvre femme, toute seule avec son petit garçon, le plus bel enfant 'du jour.' 2 "Mais, madame, il dit, par quelle aventure êtes-vous ici,3 dans cette casanef"4 Elle répond: "Monsieur, j'ai eu les yeux arrachés par une vieille magicienne, qui m'a envoyée dans cette forêt." Le roi demande: "Est-ce dans les bois, seule, que vous avez eu cet enfant?" — "Oui," et elle ajoute: "C'qui lui donne sa nourriture, c'est une biche qui vient tous les jours se faire traire.6 Nous vivons tous les deux de ce lait." — "Madame, votre petit garçon a-t-il été baptisé?" — "Non, il n'a pas été baptisé."— "S'il ne l'a pas été, m'a6 le baptiser, moi." Il le baptise donc, et l'appelle Ti-Jean. Avant de repartir, il dit à la mère: "Dans sept ans, vous me l'enverrez."

Au bout de sept ans, le petit garçon était joliment grand — c'est qu'on grandit vite dans un conte! Sa mère l'envoie chez le roi. En arrivant près du château, il rencontre le petit vacher du roi, qui lui demande: "Dis-moi donc, mon petit garçon, où7 tu vas?" — "Je m'en vas trouver le roi, mon parrain. C'est le roi qui m'a baptisé, dans une casane, il y a sept ans; et il a dit à mouman de m'envoyer à lui, au bout de sept ans." Le petit vacher dit: "Ben, mon petit garçon, on va changer d'habillement, 'tous les deux.' Tu vas prendre ma place ici, et moi, la tienne. Si tu ne veux pas, je te tue, et je te mets en charpie." Ce n'est pas tout! Il lui fait faire serment sur l'alumelle de son couteau de ne jamais 'le déclarer.'8 Croyant que c'était là un vrai serment, Ti-Jean garde les vaches pendant que le petit vacher prend sa place, s'en va au château du roi, et cogne à la porte. "C'qu'il y a, là?" — "Sire le roi, c'est l'enfant que vous avez baptisé dans les bois, il y a sept ans." — "Mais, dit le roi, tu promettais de faire un plus bel enfant que ça. T'es laite * comme le diable!" II 1'envoie jouer avec les petites princesses, dans leur chambre. Ca ne prend pas de temps, les petites princesses ne veulent pas le voir p'en'toute.l Le soir, quand Ti-Jean arrive, elles s'en vont le rencontrer; et toutes autour de lui, elles lui font une petite niche icite, une petite niche la. L'autre en est jaloux, et dit au roi: "Votre petit vacher se vante de pouvoir aller chercher votre princesse, qui a e'te' enlev^e par le vieux magicien." Le roi demande a Ti-Jean: "C'est-i vrai que tu t'es vante1 de pouvoir aller chercher ma princesse, que le vieux magicien a enlevee ?" — "Sire le roi, re"pond-il, je ne m'en suis pas vante1; mais s'il le faut, je vas y aller."

1 Recueilli a Sainte-Anne, Kamouraska, en juillet, 1915, d'Achille Foumier,

3ui dit ravoir appris d'un Canadien-français, dans les chantiers du New-Hampshire, y a bon nombre d'années. 'Dans le sens de "qui soit au monde."

• Foumier disait: "par quelle aventure que vous étes ici 7"

« Du mot latin "casa," maison, et peut-être dérivé directement de "caserne." Le sens en est ici "petite maison."

• Foumier, comme tout autre paysan, disait ici "tirer."

• Pour "je m'en vas..."

» Foumier dit: "Où e'que tu vas?"

• I.e., 'déclarer' le vacher, c'est-à-dire, révéler sa perfidie.

• I.e., tu es laid.

Voila Ti-Jean parti, avec un petit sac de provisions qu'il se met en bretelle sur le dos. II arrive au bord de la mer, a un quai ou pas un navire n'a accoste1 depuis cent ans. Tout a coup, c'est un gros batiriicnt qu'il voit venir. En haut, se tenant en avant du mat de la misaine, un matelot, en 1'apercevant d ras le quai, lui crie: "Mon petit garQon, c'que tu fais, la?" II re"pond: "II me faut aller chercher la princesse que le vieux magicien a enlevee, il y a sept ans." Le matelot dit: "Va demander au roi ce qu'il te faut. Fais-toi donner un batiment charge1 de bceuf, un batiment charge" de riz, et un stimeur * comme il n'y en a pas de plus rapide sur mer, * et une arm£e a bord, pour faire la guerre au vieux magicien." Ti-Jean retourne done voir le roi, et lui dit: "Sire le roi, si vous voulez que j'aille chercher votre princesse, il faut que vous me donniez ce que je vas vous demander."— "C'que c'est?" demande le roi. "II me faut un batiment charge1 de bceuf, un batiment charge1 de riz, et un stimeur comme il n'y en a pas de plus rapide sur mer, et une arm6e a bord." Le roi re'pond: "Tu vas avoir de ce qu'il te faut, un batiment charge1 de bceuf, un batiment charge1 de riz, et un stimeur qu'il y a rien qui aille plus loin sur mer."

Voila mon gargon qui greye ses batiments et son stimeur. II part avec son arme"e, ses marins, et le matelot du mat de la misaine, qu'il emmene avec lui pour le piloter — c'e'tait son pilot. *

Une fois sur mer, Us marchent, marchent, marchent pendant trois mois. Tout a coup, c'gu'ils voient? Un tapon6 noir. C'est le roi des aigles qui arrive. Ti-Jean lui dit: "Roi des aigles! si je te donnais ce batiment charge* de bceuf, me laisserais-tu passer, 'aller et revenir'?'"—"Oui, je te laisserais passer, 'aller et revenir.'" II ajoute: "Si tu viens a avoir besoin de nous autres, les aigles, tu n'auras qu'a dire 'Roi des aigles!' et je serai7 a toi." Et se jetant sur le bati

1 Fas en tout, i.e., pas du tout.

* De 1'anglais 'steamer.'

i Founder dit: "un stimeur, comme Hya rim qui aille plus vile que fa sur mer..."

«PrononcS "pffo."

6 I.e., une tache noire (dans le firmament).

• En allant et en revenant. * Viendrai.

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